ASSISTANTES MATERNELLES A DOMICILE : DES TROUBLES MUSCULOSQUELETTIQUES SOUS LES RADARS
Publié par moulaaw le

Port de charges lourdes, gestes répétitifs, postures contraignantes… les assistantes maternelles sont très exposées aux troubles musculosquelettiques. Travailler à domicile aggrave ces risques en même temps que cela les invisibilise.
« Je vais souvent chez le médecin demander des inflammatoires pour continuer de travailler. Mais parfois, j’ai tellement mal que ça ne fait pas effet. » Nayle 1, 39 ans, est assistante maternelle à domicile depuis 2017 à Fourquevaux (Haute-Garonne). Elle a des douleurs partout : au dos, aux bras, aux cervicales, aux jambes. Pourtant, s’arrêter n’a jamais été une option. « Lorsque j’avais trop mal au dos, au point que je n’arrivais même pas à me redresser, le médecin m’a dit de m’arrêter. Mais c’était l’été : pour les parents, cela allait être compliqué de trouver une solution de garde. »
Nayle est employée par des parents pour garder leurs enfants, chez elle, pendant dix heures par jour. Ceux-ci partis, le travail continue, sans que celui-ci soit d’ailleurs comptabilisé dans ses horaires : elle range et nettoie pendant une demi-heure. « Sans oublier les week-ends consacrés au ménage plus approfondi, au lavage des draps et à tout ce qui permet de maintenir un environnement sain. » Comme elle, « près des deux tiers des assistantes maternelles ressentent des douleurs dans leur activité professionnelle », note un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales, l’Igas, publié en septembre 2025.
Plusieurs tonnes portées par jour
Le travail des assistantes maternelles est éprouvant. Leurs bras soulevant des enfants en moyenne 70 fois par jour, elles portent quotidiennement 840 kilogrammes, selon la dernière campagne du Syndicat national des professionnels de la petite enfance (SNPPE), qui concerne l’ensemble du secteur (il n’existe pas de chiffres récents sur les assistantes maternelles). Sans compter la manipulation des poussettes, dont certains modèles, anciens, peuvent peser jusqu’à 25 kilogrammes.
Leur corps est constamment soumis à des postures contraignantes. Pour se mettre à niveau des enfants, ramasser des objets ou nettoyer leur espace de travail, les assistantes maternelles effectuent des flexions répétées du tronc et des genoux.
« S’occuper d’enfants n’est pas perçu comme une activité très spectaculaire, et pourtant c’est très accidentogène », relève Stéphane Fustec, de la CGT du service à la personne. En 2023, comme mis en avant par le SNPPE, la Caisse d’assurance retraite et de santé au travail, la Carsat, a noté une augmentation de 44% des maladies professionnelles et de 9% des accidents du travail chez les professionnels de la petite enfance. « Comme dans de nombreux secteurs féminisés [les assistantes maternelles sont des femmes à 99%, ndlr], il y a peu de prévention. Et la courbe de la sinistralité remonte, alors qu’elle baisse pour l’ensemble des salariés. » Cette sinistralité élevée s’explique aussi au regard de l’âge moyen de ces travailleuses (49 ans en 2025), qui augmente constamment depuis 20 ans.
Le domicile, lieu de travail dangereux
Travailler chez soi est un facteur aggravant pour les TMS. « Avec le recul, j’ai réalisé qu’à domicile nous n’avons pas le matériel adéquat pour pouvoir faire attention à nos gestes », décrit Valérie1, qui a longtemps été assistante maternelle, dans le Doubs, avant d’occuper un emploi en crèche.
Chez elle, Valérie n’avait pas de table à langer ni de lit équipé de barrières. Elle changeait les couches penchée sur le canapé ou une table, et tirait sur ses bras et son dos pour sortir les enfants des lits. Résultat : au bout de 15 ans de métier, les tendinites se sont multipliées et elle s’est fait opérer de l’épaule.
Tabourets roulants, perches pour ramasser les jouets, chaises hautes … Les équipements ergonomiques existent. Mais « l’équation délicate, c’est leur financement », relève Carole Gayet, pilote de la thématique « Aide à la personne » à l’INRS. Les parents-employeurs sont généralement peu enclins à investir pour la santé et la sécurité des assistantes maternelles. Et hormis la prime à l’installation de la Caf (1200 euros) et une aide de l’Ircem, l’organisme de prévoyance des salariés du particulier employeur, elles ne bénéficient pas de subventions pour acheter du matériel.
Isolées
En raison de leurs conditions d’emploi, ces travailleuses, qui ne peuvent pas être remplacées, sont poussées au présentéisme. Deux sur trois ne s’arrêtent pas, en cas de maladie, de peur de perdre un contrat, selon l’Igas.
Cela a pour effet d’invisibiliser la pénibilité de leur métier. Et ce, même à leurs yeux. Un rapport publié en juin dernier par l’Institut de recherches économiques et sociales, l’Ires, montre que malgré des conditions de travail difficiles, les assistantes maternelles établissent plus rarement (18,5%) que les autres salariés (36%) un lien entre leurs problèmes de santé et leur activité. « En milieu isolé, les travailleurs n’ont pas la même perception des risques », assure Stéphane Fustec.
« Déni et euphémisation des pénibilités »
Cette sous-déclaration tend toutefois à s’atténuer. Les assistantes maternelles mentionnent davantage la difficulté de leurs conditions de travail aujourd’hui qu’au début des années 2000, observe l’Ires. François-Xavier Devetter, économiste du travail auteur du rapport, l’explique par deux phénomènes. D’une part, l’élévation de leur niveau de qualification et la structuration d’organisations professionnelles propres à leur métier ont fait émerger « une prise de conscience professionnelle des difficultés, et des revendications qui peuvent en découler ». D’autre part, leur travail s’est tout simplement intensifié – notamment parce que le nombre d’assistantes maternelles a chuté, passant de 352 000 en 2012 à 236 400 en 2025, selon les chiffres de la Fepem, la fédération des particuliers employeurs.
Toutefois, « le déni ou l’euphémisation des pénibilités – sur le mode « les bébés ce n’est pas une charge, c’est uniquement de l’amour » – s’amenuise mais ne disparaît pas », constate le chercheur.
Loin des services de santé au travail
C’est donc bien souvent seules, et à leurs frais, que les assistantes maternelles prennent en charge les problèmes de santé liés à leur pratique professionnelle. Et pour cause, aussi : elles ne peuvent bénéficier d’un suivi de la médecine du travail que depuis janvier 2025. En effet, ces salariées sont rattachées au Code de l’action sociale et des familles, et ont dû attendre une ordonnance de mai 2021 pour être concernées par les dispositions du droit commun du travail, dont l’obligation de suivi médical inscrite dans le Code du travail. Jusqu’alors, elles étaient soumises à une visite médicale uniquement lors de leur demande d’agrément et, tous les cinq ans, lors du renouvellement de cet agrément.
Le service de santé au travail qui leur est aujourd’hui dédié, le SPSTN (Service de prévention et de santé au travail national), a ouvert ses portes en janvier 2025. Mais pour le moment, il ne propose des visites médicales qu’en téléconsultation.